A lire artistiquement parlant

L’IMPRÉVISIBLE AU PINACLE

Le paradigme de l’art contemporain

Nathalie Heinich

Gallimard

Dans Le paradigme de l’art contemporain, Nathalie Heinich situe l’art visuel contemporain dans un contexte historique. Grâce à de multiples exemples savoureux, elle montre combien cette révolution artistique a ouvert la voie d’un univers expansif et incontrôlable…

Sociologue au Centre national de la recherche scientifique, en France, Nathalie Heinich avait écrit en 1998 Le triple jeu de l’art contemporain, dans lequel elle proposait l’idée que l’art contemporain est plus un genre, au sens plastique du terme, qu’un corpus lié à une période de temps donnée.

Avec Le paradigme de l’art contemporain, la chercheuse est allée au-delà de cette idée pour montrer que le monde artistique a été révolutionné par ce modèle sans étalon, illimité dans l’esprit comme dans l’espace, qu’est l’art contemporain.

Les prix ont explosé, les critères esthétiques ont été chamboulés, la fabrication des œuvres a pris de nouvelles formes (parfois même dématérialisées), les artistes ont acquis de nouveaux statuts, les institutions et les galeries d’art ont changé leurs vues.

La tendance expressive est devenue un paradigme aujourd’hui presque centenaire si l’on tient compte des interventions avant-gardistes de Marcel Duchamp, notamment sa Fontainede 1917, le fameux urinoir renversé qui avait suscité la controverse.

L’art contemporain est donc en fait un acte plus qu’un objet et correspond à l’édification d’un déséquilibre endémique, toujours dynamique et non prévisible. Avec l’art contemporain, tout est possible, partout et par n’importe qui.

« On n’a pas une évolution linéaire qui nous fait passer tranquillement d’une conception à une autre, on a un changement global, non seulement de la façon de répondre aux questions, mais aussi de les poser, donc de la notion même d’œuvre d’art », dit Nathalie Heinich.

La fracture d’avec l’art moderne s’était illustrée en 1964, quand la Biennale de Venise donna, dans la controverse, son grand prix à l’artiste américain Robert Rauschenberg, alors âgé de 39 ans, plutôt qu’à un peintre français de 76 ans, Roger Bissière, mort quelques mois plus tard.

À l’époque, l’installation pop art de Rauschenberg avait fait scandale. Des critiques y voyaient « une trahison grave de l’idée même de l’art, une atteinte à la dignité des créateurs et un mépris profond envers le beau, le sens et le goût ».

Contrairement aux arts classique et moderne, l’esthétique et le sens du beau ne sont plus au cœur de l’art contemporain, remplacés au pinacle de la considération par la singularité et la transgression des limites, le discours et le contexte spatial et temporel de présentation de l’œuvre.

Nathalie Heinich cite dans son livre toutes sortes d’interventions artistiques des 40 dernières années qui ont étonné, fait sourire ou carrément choqué, que ce soit par Yves Klein, Saburô Murakami ou Sol LeWitt.

« Aujourd’hui, on valorise ce qui est hors du commun ou bizarre, dit-elle. Tout artiste est obligé de se démarquer de ce qu’il a déjà fait, de ce qui a été fait par autrui ou de ce que les gens attendent. C’est la règle de base. »

Si le discours prend une place importante dans la démarche de l’artiste, est-il énergisant pour l’esprit ? « Les discours sont considérés comme interchangeables, dit Nathalie Heinich. On a le sentiment que ce n’est pas ce qui est dit qui compte, mais le fait que quelqu’un écrive sur l’artiste. »

L’art contemporain est herméneutique. L’interprétation des œuvres est le carburant qui leur donne un sens. « Sans le déchiffrement du sens de l’œuvre, l’œuvre est incomplète », dit-elle. Le public n’ayant que rarement accès à ce déchiffrement du sens dans les galeries ou les musées, il se trouve souvent perdu devant l’œuvre.

« C’est un système fermé sur lui-même, dit Nathalie Heinich, un monde intellectuel très spécialisé, et il faut faire un effort pour y entrer. Les artistes contemporains s’amusent. On n’est plus dans la gravité de l’art moderne ni dans la souffrance, l’inspiration ou la spiritualité. En art contemporain, on se marre ! »

Le livre n’est pas une charge contre l’art contemporain, mais un constat bien documenté. « Tout ce qui est arrivé était imprévisible et l’on ne peut pas prévoir ce qu’il adviendra dans le monde de l’art, même le plus improbable ! Mais actuellement, on est dans un changement de culture important, ne serait-ce qu’à cause d’internet et du numérique. Pour le meilleur et pour le pire. Et pour beaucoup de choses médiocres ! »

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